Chez les Malagasy, le « Miandry fa gasy » devient une culture autodestructrice

Miandry fa gasy

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A Madagascar, l’excuse que l’on donne aux personnes qui attendent, c’est le fameux « Miandry fa gasy« . Entre politesse, patience et non-respect, le  « Miandry fa gasy » chavire vers une culture autodestructrice.

« Miandry fa gasy »: la queue de l’autodestruction

« Miandry fa gasy » ou « On attend parce qu’on est gasy« . C’est l’excuse que tout le monde utilise à Madagascar pour justifier une attente. Mais pire qu’une simple excuse, c’est devenu une véritable culture. Une culture née à l’époque coloniale, car les Malagasy devaient faire la queue derrière les Vazaha, pour quelque raison que ce fut : pour la confection de papiers administratifs, chez le docteur, et même au petit coin… Les Malagasy étaient considérés comme les derniers de la liste, si l’on peut dire ça comme cela, sur leur propre terre. Aujourd’hui, cette coutume n’a pas changé. Sauf que ce sont des Malagasy qui font la queue derrière d’autres Malagasy. Eh non, ce n’est pas une queue normale! C’est une queue discriminatoire où les Malagasy « plus fortunés » peuvent passer devant. Et par « plus fortunés » on signifie surtout des gens au pouvoir, ou des gens qui, sans gêne, pratiquent la corruption.

« Tout le monde faisait la queue pour la Carte d’identité nationale (CIN) depuis des heures, quand une femme est arrivée et est passée en tête de file, sans la moindre gêne. Elle est ensuite entrée dans le bureau du responsable et je n’ai pu m’empêcher d’aller y jeter un coup d’oeil. Elle donnait un billet de 10 000 Ariary au responsable, alors que le montant pour la confection de la CIN est légalement de 5 000 Ariary« , a témoigné Josie, une jeune fille de 18 ans.

Voici une approche plus anthropologique de cet exemple. La jeune femme qui a dépassé la file se donnait le droit de faire attendre les « gasy » parce qu’elle était en position de force. La possession d’une somme d’argent plus élevée par cette femme ne justifie en aucun cas son acte, mais elle parait logique pour la société malagasy, malheureusement. Le fait le plus triste, aberrant et révoltant se situe dans le fait que les gens l’aient excusé parce qu’elle avait de l’argent, et donc du pouvoir, et que les autres « attendaient parce qu’ils étaient gasy ». Comme si la femme était moins gasy que les autres, ou les autres sont-ils plus gasy qu’elle? Le pire, c’est que personne ne réclame jamais quoi que ce soit dans ces circonstances. Cette culture de l’attente parce qu’on est moins prioritaire est tellement ancré dans les esprits qu’elle devient l’excuse bidon que tout le monde utilise, l’outil de discrimination et d’abus de pouvoir, l’outil d’une destruction initiée elle-même par un peuple qui fait exprès de se minimiser au lieu de prendre conscience des balises qui freinent la société. Et ce « Miandry fa gasy » en est un.

Miandry fa gasy
La file d’attente et la culture du « Miandry fa gasy » sont inséparables.
cc: Pixabay

J’ai récemment lu un débat sur un forum malagasy à propos des manies qu’ont certains responsables auprès des bureaux, publics comme privés. Ils font toujours attendre leur subordonné, client ou autre visiteur au sein de leur entreprise. Mais attention! Cela n’arrive qu’aux Malagasy!

Le fameux « Miandry fa gasy » dans les entreprises

S’il y a bien un fait fréquent dans les entreprises de la Grande île, c’est sûrement les attentes interminables que doivent subir les subordonnés, certains clients moins valeureux – oui, c’est exactement ça: moins valeureux! – et certaines personnes qui doivent passer un entretien d’embauche. Car il y a beaucoup à dire autour des entretiens d’embauche. J’ai déjà écrit sur les entretiens d’embauche qui tournent à l’arnaque dans un ancien billet, mais là je veux surtout parler de l’attente. Le « fiandrasana« , en malagasy. Oui, parce que pour un malagasy, un entretien d’embauche, c’est se préparer à attendre au moins quinze minutes après l’heure annoncée avant que le responsable de l’entretien ne daigne pointer son nom, et ça c’est vraiment dans le meilleur des cas. Durant ces quinze minutes d’attente, rarement quelqu’un vient vous prévenir du retard de Monsieur ou de Madame. Si quelqu’un vous annonce leur retard, parfois cela s’ensuit d’un « Miandry fa gasy e! » (1). D’ailleurs, le plus souvent, Monsieur ou Madame ne vient qu’une ou deux heures après… Oui, « Miandry fa gasy » ! Dans certains cas, si vous êtes incroyablement malchanceux ou malchanceuse, la personne ne vient qu’après six heures d’attente, comme j’ai pu le lire sur le débat au sein du groupe sur Internet. Et dans le pire des cas, on vous annonce que la personne est finalement indisponible et qu’on vous rappellera, ou que vous devez revenir le lendemain. Et toutes les excuses que les gens ont pu donner dans ces cas-là, c’est le « Miandry fa gasy« . Un entretien d’embauche est important, en effet, mais une attente de six heures, sans motif, sans mise au courant du travailleur, c’est du non-respect. C’est même jouer avec les nerfs de la personne. Il faut pourtant signaler que cette manie est loin d’être bonne et bénéfique. La première appréciation que la personne se fera du responsable de son entreprise sera son manque de ponctualité. Cette vision affectera également l’entreprise, comme l’a expliqué le Washington Post dans leur article What really drives you crazy about waiting in line (it actually isn’t the wait at all)” (2).

"Miandry fa gasy"
« Une personne passe un à deux ans de sa vie dans les files d’attente ».
cc: Pixabay

De plus, cela nuit à l’économie du pays. Une personne passe un an à deux ans de sa vie à attendre dans les queues, a affirmé Richard Larson, un professeur américain qui étudie la « Théorie de la queue ». Et si on prend en compte l’attente interminable lors des entretiens d’embauche à Madagascar, on passe surement bien plus que deux ans dans les queues au final ! Ma supposition après des cas recensés dans la Capitale.

Le stress lié au « Miandry fa gasy »

Un état de stress est aussi créé par l’attente et notre chère philosophie du « Miandry fa gasy ». Ce stress conduit à une torture psychologique, un véritable désespoir, mélangé à une incertitude inqualifiable pour les individus en quête d’emploi.  Car il faut attendre le Monsieur ou la Madame, mais il se peut aussi qu’il ou elle ne vienne pas, ou qu’il ou elle nous fasse revenir demain. Et cette supposition peut entraîner des troubles dans l’esprit car cela fera inévitablement penser que l’on a perdu du temps aujourd’hui, demain, et peut-être encore après-demain…  D’après les recherches de Behavioural Design, ce stress est normal. Si en plus une personne vient aussi à dépasser les queues, comme c’est le cas à Madagascar, ce stress et ce sentiment de désespoir sont des sentiments encore plus légitimes. Le plus triste, c’est que les pertes de temps dans les files d’attente sont provoquées, la plupart du temps, par les Malagasy eux-mêmes. Par la mauvaise foi, par l’envie de vouloir faire attendre, l’envie de tester les limites de tout un chacun…

 

(1) « Miandry fa gasy e! » : signifie la même chose que « Miandry fa gasy », le « e » désigne l’amplification de ce que l’on veut exprimer
(2)What really drives you crazy about waiting in line (it actually isn’t the wait at all)”:
signifie « Ce qui te rend vraiment fou quand tu attends dans une file d’attente (en fait, il ne s’agit pas du tout de l’attente)

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