En quête d’inspiration, je rencontre Maitsoan’ala Vaky Sôva à Madagascar

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Cinq jeunes hommes chantonnant du « sôva »(1) à tue-tête en plein milieu du jardin d’Antaninarenina, voilà ce qui m’a inspiré de bon matin. Ça change un peu de toutes ces émotions négatives qui me submergent en ce début d’année.

Maitsoan’ala Vaky Sôva

C’était un jeudi matin. La chaleur de l’été était étouffante et les embouteillages étaient intenses à Antananarivo. Je venais de sortir d’un hôtel quatre étoiles à Antaninarenina, un quartier de la capitale, après avoir découvert une salle vide où seuls quelques journalistes discutaient encore, au milieu de serveurs qui collectaient les derniers verres vides. J’avais raté la conférence de presse !

Je ressortais, assez embêtée et surtout déçue par les aléas de la vie, quand j’entendis un écho de chansonnette venant de l’autre bout de la rue, du côté du jardin d’Antaninarenina. Je traversai. J’aperçus cinq jeunes hommes en « malabary »(2) bleu et pantalon, dont un avec un « amponga »(3), un autre avec une « gitara kabôsy »(4) et un dernier avec un « korintsana »(5). Je vous présente le groupe Maitsoan’ala Vaky Sôva. Ils étaient cinq : cinq hommes en train d’interpréter à tue-tête un morceau assez singulier – que personne n’avait encore entendu, j’imagine, car c’était un de ces groupes de rue qui collectent de l’argent en chantant devant les arrêts-bus, « tohatoha-bato »(6) et autres lieux de la ville.

Cheveux longs pour certains, en rasta pour d’autres, les chanteurs évoquaient d’une simplicité sans pareille, mélangée à cette personnalité que l’on retrouve chez les petites gens des quartiers populaires de la capitale.

Maitsoan'ala vaky sôva
Maitsoan’ala Vaky Sôva. Désolée pour la mauvaise qualité de la photo, mauvais appareil…
cc: Tiasy

Avec un timing et une harmonie parfaite entre le chanteur et les choristes, les cinq hommes démontraient clairement qu’ils avaient le rythme dans la peau. Sans le moindre moyen de sonorisation, les voix et les instruments de nos musiciens étaient pourtant tout à fait audibles.

Une foule monstre était rassemblée devant le jardin d’Antaninarenina, attentive à la musique et aux paroles que ces hommes semblaient rapporter avec une détermination et un charisme que je n’aurai su nommer. C’était la première fois que je voyais autant de monde rassemblé devant un groupe de rue. Une foule cosmopolite d’ailleurs, mélangeant « Vazaha »(7) et « gasy »(8). Le public était ensorcelé par les chansons de Maitsoan’ala.

Maitsoan'ala vaky sôva
Le « tohatoha-bato » ou escalier d’Antaninarenina, un monument historique d’Antananarivo.
cc: madascope.com

Un brin d’espoir dans la pauvreté

Les chansons de Maitsoan’ala, mélangeant le genre reggae du bon vieux Bob Marley au genre traditionnel malagasy, le « sôva », parlaient de la vie du Malagasy dans son ensemble. Pauvreté, religion, amour de la patrie, corruption, magouilles politiques, tout y était dénoncé. Des chansons écrites et composées par les membres du groupe même, et pourtant incroyablement bien argumentés. Cela faisait un bail que je n’avais pas entendu des paroles de chansons aussi explicites et pertinentes, en parlant de chansons malagasy. Les artistes malagasy d’aujourd’hui ne trouvant rien d’autres à chantonner que cœur brisé, « chéri je t’aime » et « roule, ma poule ! »

Leurs textes incitaient les Malagasy à se protéger, à se battre contre l’injustice, à reprendre les rênes dans un pays ou le « gaboraraka »(9) faisait la loi.

En les écoutant, on sentait émerger en nous un sentiment de culpabilité, de mélancolie mais aussi de joie et d’espoir. De la culpabilité, parce que ces hommes étaient sûrement des pères de famille, des frères et des oncles, qui, suite aux aléas de la vie, se sont retrouvés au chômage et ont décidé de chanter dans les rues pour survivre. Et ils assumaient tellement bien leur rôle. Mieux, ils éduquaient leurs concitoyens en leur dédiant des chansons à texte qui incitent à la prise de conscience. De la mélancolie parce que vous ne pouvez rester de marbre devant leur simplicité à fleur de peau, avec leurs « kapa scoubidous » (10)  et leur sac-à-dos à la fermeture abîmée. De la joie parce et de l’espoir parce que vous vous sentez quand même plus optimiste en voyant que des citoyens malagasy osent encore hausser la voix et mener une lutte pacifique. De plus, ce sont des citoyens qui n’ont pas honte d’eux-mêmes et qui osent s’affirmer en toute honnêteté et transparence.

Je ne peux que tirer mon chapeau pour ces hommes aux talents extraordinaires et aux qualités exemplaires. Ils ont illuminé ma journée, et celle de beaucoup d’autres Malagasy !

 

(1) « sôva » : sorte de poésie traditionnelle de la tribu « Tsimihety » (celui qui ne se coupe  pas les cheveux) localisée dans le Nord-Ouest de Madagascar
(2)  « malabary » : vêtement malagasy traditionnel, destiné aux hommes ou tenue malagasy traditionnelle masculine principalement vêtue par les petits garçons lors de leur circoncision
(3) « amponga » : dénomination du tambour malagasy
(4) « gitara kabôsy » : dénomination de la guitare malagasy
(5) « korintsana » : dénomination d’un instrument traditionnel malagasy, sorte de grelot
(6) : « tohatoha-bato » : escalier en pierres
(7) : « Vazaha » : dénomination des étrangers à Madagascar
(8) : « gasy » : abréviation pour « malagasy »
(9) : « gaboraraka » : mot malagasy regroupant la débandade, le manque de savoir-vivre et le manque de discipline
(10) : « kapa scoubidous » : les sandales ou « kapa » sont fabriqués principalement en plastiques ou « scoubidous » à Madagascar

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