Sauvons le Sohisika ! (Partie 1)

Sohisika

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Le combat pour la conservation du Sohisika dure depuis treize ans et cela continue encore aujourd’hui… Sohisika, ou Schizolaena tampoketsana, l’arbre endémique qui pousse à Madagascar, plus précisément à Ankazobe, à l’Ouest de la Grande île, sur la Route nationale 4, dans la région de l’Analamanga. Le Sohisika, c’est un spécimen insolite de la nature qui se réfugie dans la réserve d’Ankafobe, où il est protégé, car il est actuellement en voie de disparition, cet arbre fait d’ailleurs partie de la liste rouge de l’IUCN Red List of Threatened Species.

Sohisika
La réserve d’Ankafobe est située au Nord-Ouest de Madagascar, à l’extrémité Nord de la région Analamanga, à plus de 100 kilomètres de la capitale, Antananarivo.
cc: Réalisé avec Google Map

Le Dieu Sohisika, menacé d’extinction

Plus de 10 mètres de long, feuillage abondant, solitaire, il se distingue par sa manie de s’enraciner sur des sols instables, des sols secs, pleins de trous, à peine entourés de verdure. Le Sohisika fait partie des espèces endémiques de Madagascar et des espèces emblématiques de la région Analamanga, selon la classification du ministère de l’Environnement, de l’écologie et des forêts. On compte 203 pieds de Sohisaka dans la réserve d’Ankafobe, ce sont les derniers survivants des feux de brousse et de la coupe illicite.

Sohisika
Le feuillage du Sohisika est abondant et peut servir de parasol naturel.
cc: Tiasy
Sohisika
Le Sohisika pousse dans des terres instables : sec, plein de trous, à peine entouré de verdures.
cc: Tiasy

Les feux de brousse et la coupe illicite des bois précieux font partie des causes principales de la déforestation à Madagascar. La déforestation dans la Grande île est devenue une problématique nationale, ce sujet fait aujourd’hui partie des priorités de l’Etat malagasy.

Le bois constitue une des ressources naturelles les plus abondantes à Madagascar, c’est donc un élément essentiel de l’économie. Mais, aujourd’hui, cette ressource est sur le point de disparaître à cause d’une exploitation forestière à grande échelle. Cette exploitation est faite par de grandes sociétés, nationales et internationales, mais aussi par des particuliers, de plus, elle est souvent illégale. Les particuliers exploitent le bois pour en faire du charbon ou pour réaliser des trafics, ou encore, ils le brûle pour pratiquer le « tavy ». Le « tavy » est une forme de culture-sur-brûlis, une pratique utilisée en agriculture à Madagascar pour convertir la forêt tropicale en rizières, qui consiste à couper et à brûler le bois avant d’y planter du riz. Après un à deux ans de production, la surface est laissée au repos pendant quatre à six ans, le procédé est répété une à trois fois. Au bout du cycle, les nutriments du sol s’épuisent et la terre est envahie par de l’herbe.

Le « tavy » est une tradition très suivie dans la localité d’Ankafobe où on ne trouve de forêt que dans la réserve protégée.

Réserve d’Ankafobe

La réserve d’Ankafobe est peu étendue, sa surface est de 133 hectares (33 hectares de forêt et 100 hectares de savane et de forêt secondaire). Malgré cela, elle abrite une large colonie d’espèces rares(1). Selon le dernier inventaire, on compte actuellement plus de 200 espèces rares, dont 5 espèces endémiques(2).

Malgré sa petite taille, cette réserve abrite des lémuriens : primate endémique et emblématique de la région de Madagascar (comme on en trouve dans le long-métrage « Madagascar » à travers le personnage de King Julian).

Sohisika
Un lémurien de Madagascar.
cc: Pixabay

La réserve accueille environ 30 groupes de visiteurs par an, notamment des étudiants et des chercheurs. Les responsables proposent des visites avec plusieurs circuits possibles, on peut aussi faire du camping.

Pour l’amour du Sohisika : rouge-sang, rouge-flammes

A Ankafobe, les nuits sont longues. Il est 23 heures, Jean-Claude, les yeux lourds, sort du lit. Il se lève, sa main tâtonne au hasard pour attraper ses jumelles, son outil de travail principal. Jean-Claude est patrouilleur au sein de l’association Sohisika – auparavant dénommée VOI Sohisika ou Vondron’olona ifotony Sohisika(3), il est responsable de la surveillance des feux de brousse.

Chaque nuit, avec ses deux collègues patrouilleurs, ils se réveillent pour faire le guet. Ils prennent le soin de régler l’alarme de leur téléphone portable à la bonne heure. Toutes les heures, à tour de rôle. Ce soir, c’est au tour de Jean-Claude, il se réveille pour observer la nature à travers ses grosses jumelles. Sa mission : vérifier qu’aucun feu ne s’est déclenché dans les alentours.

Sohisika
Les responsables de l’association Sohisika (de gauche à droite): Solofo, le président ; Haja, le pépiniériste ; Ando, secrétaire général ; Jean-Claude, patrouilleur.
cc: Lucas Rakotomalala

Il prend donc ses jumelles et guette le voisinage. Tout semble normal… Tiens, une petite lueur orange semble danser dans le noir, à quelques mètres de la maison. Jean-Claude plisse les yeux. Un feu se serait-il déclenché ? Battements de cœur. Il regarde de plus près, attentivement. La lumière reste la même, elle semble s’éclaircir puis s’affaiblir, mais elle ne se meut pas… Ah, c’est juste la bougie qui éclaire la maison des voisins, en contre-bas. Ouf !

Pour l’amour du Sohisika, chaque nuit, Jean-Claude et ses deux amis patrouilleurs doivent donc subir ces moments de doute, qui créent à chaque fois un peu de tachycardie. Leur travail semble à priori simple, mais il exige en réalité une attention à toute épreuve et des nerfs d’acier.

« Nous travaillons dix jours par mois, car nous sommes trois. Nous commençons à sept heures et nous travaillons jusqu’à dix-sept heures. Nous utilisons des jumelles, un téléphone et un sifflet. En cas de feux de brousse, nous appelons immédiatement le Président de l’association et les autorités locales. Nous sifflons aussi pour alerter le voisinage », explique Jean-Claude.

Combat contre les feux de brousse

A Ankazobe, pour lutter contre un feu, il vaut mieux se situer en hauteur (c’est-à-dire sur la route, car la forêt se trouve à plus de dix mètres au-dessous).

« D’abord on ne capte pas le réseau en bas, en plus on accède plus vite au bureau (cqfd : le bureau de l’association Sohisika se trouve près de la route), ce qui est important car c’est là-bas que se trouvent les sacs à eau et les arrosoirs », explique Jean-Claude.

Dans cette localité de l’île, comme dans tout coin éloigné de la capitale, les pompiers ne sont pas encore installés, rien n’est prévu pour lutter contre les feux. Deux raisons expliquent cet état de fait : il n’y a pas de moyens de transport à disposition – le dernier taxi-brousse passe à quinze heures – et la sécurité n’est pas fiable. Les villageois luttent donc seuls contre les feux de brousse, et cela presque tout au long de l’année.

Selon Ando, Secrétaire général de l’association Sohisika, « il n’y a pas de saison pour les feux de brousse, il y en a presque toujours… Cela est avant tout dû à une coutume locale, car la plupart des habitants de la région pratiquent le « tavy ». Par ailleurs, le climat ici ne permet pas de maîtriser le feu. C’est sec, et il y a souvent du vent, les flammes se propagent donc malheureusement très vite ».

Sohisika
Les matériels de secours utilisés en cas de feux de brousse.
cc: Lucas Rakotomalala

Intégration de la communauté locale

Ankafobe est connue pour ses feux de brousse depuis plusieurs années. Dès 2012, des mesures ont été prises par le gouvernement pour lutter contre les feux de brousse : la mise en place du « dina » dans les Fokontany(4), obligeant tout individu « attrapé » pour avoir mis le feu ou coupé un bois illicitement à payer une amende. Autre mesure prise : la mise en place de brigades de contrôles au sein des forces de l’ordre.

D’après le document réalisé par l’Alliance Voahary Gasy (AVG) sur l’état des lieux de la gouvernance forestière à Madagascar en 2012, le gouvernement possède des stratégies pour faire appliquer la loi, tant au niveau régional que national. L’intégration de la société civile et de la communauté locale dans la lutte contre les feux de brousse ou encore dans le contrôle d’exploitation est un des éléments principaux de cette stratégie.

« Pour cette raison, un élément important de la méthode utilisée est de faire participer un grand nombre de représentants d’intérêts divers: des exploitants, des représentants d’associations et ONG, des représentants de communautés de base, de l’administration forestière et d’autres administrations concernées par la forêt, comme la Justice, le Foncier, les Forces de l’ordre public, les Douanes, etc. », cite le document.

Malgré ces stratégies, des lacunes subsistent dans la protection et la conservation du Sohisika. Les autorités gouvernementales sont mises en cause, le ministère de l’Environnement, de l’écologie et des forêts en particulier.

A suivre…

(1) espèce rare : en écologie, espèce qui ne pousse et ne vit que dans des zones spéciales (par exemple : sèches et chaudes), et que l’on ne trouve que dans des zones possédant ces caractéristiques

(2) espèce endémique : en écologie, espèce qui ne pousse et ne vit que dans une localité bien déterminée sur la planète entière (dans le cas présenté ici, seulement à Ankafobe)

(3) Vondron’olona Ifotony Sohisika : communauté locale responsable de la protection du Sohisika à Ankafobe.
L’association Sohisika est devenue une association en décembre 2017, suite à la demande de la Missouri Botanical Garden, ONG partenaire de l’association. elle est liée à la Direction régionale de l’Environnement, de l’écologie et des forêts, issue du ministère de l’environnement, son objectif : protéger les Sohisika.

(4) Fokontany : à l’origine, village malagasy traditionnel. Actuellement, communauté de base à l’échelle administrative, chargée de prendre en charge les affaires administratives dans une petite localité délimitée au préalable

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