La « possible » dépénalisation de l’avortement à Madagascar bouleverse la bienséance

une possible dépénalisation de l’avortement à Madagascar

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« Dépénaliser l’avortement à Madagascar ? Non mais vous êtes fou ?… Comment peut-on même y penser ? » C’est la première réponse que l’on pourra lire dans les commentaires sur les réseaux sociaux, que l’on entendra dans toute conversation publique, que l’on recevra de nos parents et grands-parents… Et pourtant, les murmures se font nombreux depuis quelque temps maintenant… Et oui, la société malagasy évolue. Des individus, femmes et hommes, souhaitent la dépénalisation de l’avortement.

7,69% des décès maternels dus à l’avortement

A Madagascar, comme dans beaucoup de pays d’Afrique, l’avortement et tout ce qui concerne la santé sexuelle et la sexualité en elle-même, demeure un sujet tabou. En parler est encore très difficile et les gens qui osent en parler brisent littéralement les règles de la société, très conservatrice en matière de sexualité. Pourtant, il faudra bien briser les règles, car la société évolue : les avortements clandestins sont devenus monnaie courante dans la Grande île. Or, l’avortement clandestin est très dangereux pour les femmes (qui risquent leur vie) et c’est devenu tellement courant que cela devient un fait alarmant pour les autorités (en terme de santé publique).

dépénalisation de l'avortement à Madagascar
Des solutions doivent être trouvées pour dépénaliser ou tout simplement atténuer l’avortement à Madagascar.
cc: Pixabay

Selon une étude menée dans des cliniques hospitalières publiques de la capitale (Antananarivo), 75 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année dans la Grande île. Sur ces 75 000 avortements, près de 575 décès sont enregistrés. Ces chiffres sont sous-estimés, car il s’agit des cas enregistrés auprès des hôpitaux que des femmes ont rejoints après avoir été victimes de complications suite à un avortement non sécurisé (1). En réalité, le nombre de décès dû aux avortements clandestins est bien plus important. D’ailleurs, toujours selon cette étude, 7,69% des décès maternels sont dus à des avortements non sécurisés dans la Grande île.

Des études de l’Institut national de santé publique et communautaire (INSPC) en 2013 intitulé « Interruption volontaire des grossesses clandestines » ont aussi démontré que 53,5% des jeunes femmes entre 15 et 24 ans en milieu urbain avaient fait au moins un avortement pour l’année 2007, à Madagascar.

« Cela n’est pas un cas particulier : environ 50% des femmes dans l’âge de la quarantaine ont déclaré avoir eu recours au moins une fois à l’avortement avant l’âge de 25 ans », lit-on dans la presse locale malagasy.

La majorité des femmes qui ont avorté n’ont pas eu recours à des méthodes contraceptives lors du rapport sexuel, elles ont choisi d’avorter essentiellement à cause des contraintes sociales et psychologiques qu’elles rencontrent : peur du regard de la société, menaces de la part de sa famille ou de celle du père de l’enfant, menaces directes de la part du père de l’enfant, contraintes religieuses, peur d’un avenir incertain… bref, pour ces femmes, le contexte dans lequel elles se trouvent à ce moment là les poussent à avorter.

Depuis plus d’un an maintenant, les cas d’avortement non réussis se multiplient à Madagascar. Plus la pratique de l’avortement est interdit dans la Grande île, plus celui-ci se fait incognito. Quand ce n’est pas un médecin – pas forcément un spécialiste – qui le fait, c’est la femme elle-même qui se cure l’utérus – oui, c’est arrivé ! Une femme malagasy s’est curée son utérus avec des aiguilles à tricoter… cette pratique peut paraître étonnante, mais elle se retrouve ailleurs, dans les pays où l’avortement est interdit.

Face à cette terrible réalité, des associations et plateformes, notamment féministes, appellent ainsi à la légalisation et à l’autorisation de l’avortement. Mais cette possibilité secoue la société, la religion et la culture malagasy.

Problématiques sociétales, culturelles et religieuses

dépénalisation de l'avortement à Madagascar
Les mères de famille ont haussé le ton lors de la conférence-débat qui a eu lieu à la Librairie Mille Feuilles Behoririka, hier.
cc: Tiasy (pour Book News Madagascar)

L’avortement est très risqué car la loi est sévère : quelle que soit la raison de l’avortement (qui peut aussi faire suite à un viol ou à un inceste), il est passible de sanction sévère pour la femme, pour le médecin et pour tout autre personne, ayant contribué de près ou de loin à cette action. La loi exige une peine, allant de 6 mois à 10 ans de prison, suivant la responsabilité des concernés, et une amende de 360 000 à 21 600 000 Ariary.

Face à une possible dépénalisation de l’avortement à Madagascar, la société malagasy confirme son rôle accusateur et hypocrite. Comme l’a expliqué Mbolatiana Raveloarimisa, activiste des droits humains, lors de son intervention à la Librairie Mille Feuilles Behoririka à l’occasion d’une conférence-débat sur l’avortement : la communauté malagasy aime faire porter le chapeau aux autres.

Une femme qui a avorté sera automatiquement qualifiée de « meurtrière » dans la Grande île, c’est l’état d’esprit de beaucoup de gens ici, d’autant plus que la législation malagasy soutient cette logique religieuse. La société malagasy est une société hypocrite. Elle se cache derrière la religion et la loi plutôt que de regarder la réalité en face. Pourtant la société est l’auteure de nombreux méfaits qui sont tout aussi punissables que l’avortement  : le viol, l’adultère – tellement mais tellement courant ! –  Comment les femmes peuvent-elles s’y retrouver ? Malheureusement, les sanctions sont plus théoriques que pratiques à Madagascar et, dans les faits, les condamnations sont presque inexistantes.

Certains individus avancent la théorie selon laquelle « l’avortement ne fait pas partie de la culture malagasy », et pourtant, selon un anthropologue, « l’avortement a été pratiqué à Madagascar bien avant que l’on ne sache même que cela s’appelait « avortement ». Tout comme aujourd’hui, à l’époque des femmes avortaient incognito, avec l’aide d’une tierce personne ». Cela a toujours existé, dans toutes les sociétés et depuis toujours. La dépénalisation de l’avortement est en général le résultat d’un long processus, d’une prise de conscience au sein d’une société. Et le dépénaliser ne signifie pas le banaliser, parce-que l’avortement restera toujours un acte douloureux pour les femmes, tant au niveau physique que psychologique. Il s’agira toujours pour les femmes de faire le maximum pour éviter à avoir à vivre un avortement. Mais au moins, lorsqu’il sera encadré, il pourra se faire dans des conditions médicalisées et donc sans risque de perdre la vie. Aussi, pour l’éviter le plus possible, les autorités n’ont pas d’autre choix que d’éduquer les femmes (et les hommes !). Eduquer et toujours éduquer, à la procréation mais aussi aux méthodes contraceptives pour éviter l’avortement clandestin.

une possible dépénalisation de l’avortement à Madagascar
Le foetus est un être vivant à part entière.
cc: Pixabay

Il faut savoir que la religion joue un grand rôle dans la possibilité de dépénaliser ou non l’avortement à Madagascar. Selon un docteur ayant travaillé de près avec le ministère de la Population au cours des dernières décennies, à un moment, un projet de dépénalisation de l’avortement avait été lancé par le Gouvernement malagasy de l’époque. Toutefois, les catholiques et plusieurs membres du gouvernement s’y sont fermement opposés.

« Ce qui a eu pour effet l’impossibilité de ratifier une Convention relative aux Droits de la femme », a rapporté la source anonyme.

D’autre part, sur le plan médical, le Code de déontologie médicale autorise l’avortement dit « thérapeutique » (interruption volontaire de grossesse pour motif médical), mais sur le plan législatif, celui-ci est strictement prohibé. Il y a donc pour les médecins une contradiction entre la déontologie médicale et la loi.

Des solutions à proposer

D’après Olivia Rajerison, juriste, la loi interdisant l’avortement doit être revue.

« La loi doit coller aux réalités qui existent dans le pays », a-t-elle souligné hier, à Behoririka.

Une loi qui ne colle plus aux réalités de la société n’en est plus une. Quand la société évolue, la loi doit accompagner cette évolution, sinon, la loi n’est plus adéquate aux réalités, elle n’a donc plus aucun sens. Est-ce que les autorités concernées sont conscientes de cela ?

Des solutions peuvent être proposées pour dépénaliser ou tout simplement atténuer l’avortement à Madagascar : plaidoyer, mouvement de manifestation pacifique, sensibilisation des jeunes filles, jeunes femmes et femmes, renforcement et application des sanctions pour les crimes et délits portant atteinte à la vie, mais aussi une meilleure éducation et une responsabilisation de tout un chacun (femmes ET hommes). Dans cette responsabilisation, il ne faut pas oublier les hommes, qu’ils soient des hommes politiques, des hommes d’églises, des hommes de bureaux ou du monde du business, ou de simples hommes qui vivent dans la société et donc en compagnie des femmes ! Car les hommes ont aussi une responsabilité dans la procréation et donc dans la contraception si un enfant ne peut être accueilli dans de bonnes conditions.

(1)avortement non sécurisé: un avortement effectué dans un milieu non spécialisé à cet acte: maison familiale, dans le cabinet d’un médecin généraliste, dans le cabinet d’un dentiste…, et réalisé avec des matériels non spécialisés

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7 commentaires sur “La « possible » dépénalisation de l’avortement à Madagascar bouleverse la bienséance

  1. J’aime beaucoup cet article. C’est vrai que les Malagasy sont des hypocrites, ils passent leur vie à pointer les plus faibles du doigt. Et leurs victimes de prédiléction sont les femmes. « Non à l’avortement » insistent-il aveuglément, mais les hommes qui fuient leur responsabilité (qui n’est en fait qu’une promenade de santé comparé à ce que les femmes endurent), tout le monde fait semblant de ne pas le voir.

    1. Justement! Aucune prise de responsabilité. Il faut d’abord reconnaître que la raison pour laquelle il y a autant d’avortements clandestins n’est pas juste la faute des femmes. Les hommes, mais aussi la société en elle-même, ont un rôle à jouer… Bien qu’on fait semblant de ne rien voir comme tu dis.

  2. 😀 très bon article! moi perso je pense qu’avant de penser à l’avortement il faut d’abord voir l’éducation sexuelle et la vulgarisation des méthodes de contraception pour les jeunes filles et les jeunes hommes… cela aura le mérite d’éviter les grossesses non-désirées et les avortements après coup.

    1. Eh bien l’éducation sexuelle est déjà plus ou moins pratiquée: l’Unicef, la Fisa et d’autres ONG et oragnisations religieuses, notamment Catholiques, en font. De même pour la vulgarisation des méthodes de contraception. Le problème, c’est que les jeunes ne veulent tout simplement pas utiliser d méthodes de contraceptions, pour diverses raisons ou excuses…

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